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Le grand public découvre les impacts environnementaux liés à la production d’énergies « propres ». Au-delà des polémiques, un constat : celui d’un nécessaire tournant vers une consommation sobre et responsable des ressources naturelles et des matières premières. Une logique de circularité qui s’impose de plus en plus dans les agendas politiques, mais qui semble trouver peu d’échos dans le secteur de l’énergie.

Cadre réglementaire naissant, marchés incertains, transformation des chaînes de valeurs… Autant d’ébauches qui restent à concrétiser.

Une percée indissociable d’une vision nouvelle de l’énergie…

L’économie circulaire porte l’exigence de flux de matières et d’énergie optimisés, de chaînes de valeurs sûres, durables et, si possible, locales. Parfois considérée comme une chimère, elle n’en est pas moins en phase avec les changements structurels qui parcourent le secteur de l’énergie. A commencer par la territorialisation : les projets énergétiques apparaissent désormais clairement comme des leviers de création de valeur, de dynamisme et d’attractivité territoriale. Comme le montrait déjà l’explosion des recours judiciaires, il ne s’agit plus de repérer une localisation propice à une technologie, de l’y installer et d’en assurer la maintenance. Le renforcement de la Responsabilité Sociale et Environnementale des entreprises (RSE), l’essor de l’économie sociale et Solidaire (ESS), le mouvement de décentralisation et l’appropriation citoyenne des questions énergétiques ont contribué à faire évoluer les attentes des citoyens et des collectivités.

Ces nouveaux modèles nécessitent des efforts importants de pédagogie et de concertation sur le terrain mais c’est le prix à payer pour s’assurer d’une production et d’une consommation locales, à des prix soutenables pour tous. Le biométhane en est un exemple quasi archétypal. Forme d’écologie industrielle et territoriale, sa production contribue au développement du tissu économique local en générant de nombreuses externalités positives. Environnementales tout d’abord, puisque le biométhane offre un substitut moins carboné au gaz naturel, génère un digestat substituable aux engrais chimiques et permet le développement de solutions de mobilité durables (bioGNV). Economiques et sociales ensuite avec création d’emplois locaux (1 à 2 emplois en équivalent temps plein par site de production) et des compléments de revenus pour les agriculteurs.

Externalités positives de la filière biométhane

Des potentiels forts mais des réalisations encore fragiles …

Les autres technologies de production sont cependant loin de bénéficier des synergies du biométhane. Leur champ de progression se concentre ainsi sur la dimension produit avec l’écoconception, l’allongement de la durée de vie et le recyclage. Si la R&D est en première ligne, le développement de ces solutions dépend tout autant de signaux réglementaires et de dynamiques de marché. Un alignement des planètes difficile à obtenir, même pour une filière aussi avancée que l’éolien terrestre. La prise en compte de la fin de vie des éoliennes terrestres par les industriels et les acteurs publics a pourtant eu des effets remarquables : d’une part, les travaux de R&D ont abouti à un potentiel de recyclabilité de 90%[1], d’autre part, la réglementation s’est saisie du sujet du démantèlement, désormais encadré par le code de l’environnement[2] et intégré à partir de 2023 au sein de la filière D3R[3]. Cependant ces avancées n’ont en rien diminué les défis liés à la valorisation matière effective, qui continue de buter sur des problématiques technologiques mais surtout économiques et réglementaires.  

Si l’acier, les déchets d’équipements électriques et électroniques (D3E) et le béton disposent de filières de traitement et de valorisation, les revenus qui en sont tirés ne sont pas assez incitatifs pour structurer un véritable marché des matériaux secondaires. Tandis que le pic de démantèlement (939 000 tonnes de matériaux à traiter en 2030[4]) et l’augmentation du parc éolien apportent des garanties de volume, c’est donc du côté de la rentabilité que le bât blesse, avec une marge opérationnelle  qui se situe à titre d’exemple autour de 9k€ pour une éolienne de 3 MW, soit un peu plus de 7% des coûts de démantèlement/recyclage[5].  Les composantes les plus stratégiques – terres rares et certains matériaux composites des pales éoliennes – bénéficient quant à elles de peu voire d’aucune filière de valorisation dédiée. Leur séparation et leur valorisation demeurent complexes, menant à une valorisation énergétique (en l’occurrence une incinération) ou à un enfouissement au bilan économique (respectivement 94 €/t et 190€/t) et environnemental non négligeable. La pratique du repowering achève d’illustrer le peu d’attractivité du marché du réemploi / recyclage, puisqu’elle montre qu’il peut être plus rentable de remplacer des installations ayant dépassé le tarif de rachat que prolonger leur durée de vie.  Enfin, en limitant la réutilisation de pièces à la maintenance de parcs existants, la conditionnalité des soutiens à des installations neuves constitue un frein réglementaire au développement du réemploi quand des installations allemandes impliquant des fondations à base de béton recyclé ont démontré leur fiabilité.

Etat des lieux des filières de recyclage pour les principaux matériaux de l'éolienne

Comme tout changement systémique, l’économie circulaire charrie son lot de difficultés et d’incertitudes liées au développement tâtonnant d’un nouvel écosystème économique, technologique et réglementaire. C’est ainsi une forme de pari pascalien qui se dessine : l’économie circulaire constitue-t-elle le chapitre 2 de la transition énergétique ? Si oui, les producteurs d’énergie ont tout intérêt à s’inscrire de façon proactive dans la création de ces nouveaux modèles pour anticiper les contraintes réglementaires et bénéficier de la prime au(x) premier(s) entrant(s). Si non, les investissements réalisés auront du moins garanti l’acceptabilité des infrastructures, ouvert des opportunités économiques et impulsé des synergies propres à la circularité. A ces perspectives de bénéfices économiques s’ajoutent des impératifs écologiques et sociaux qu’il paraît difficile de contourner. Des impératifs qui interrogent les engagements RSE des acteurs de l’énergie et, plus largement, leur capacité à se placer dans le temps long, en phase avec les enjeux environnementaux et sociétaux.


[1] Donnée France Energie Eolienne

[2] Articles 553-1 à 8 du Code de l’Environnement

[3] Instituée par la Programmation Pluriannuelle de l’Energie, cette filière vise la Déconstruction des parcs éoliens, Reconditionnement des gros composants, Recyclage des pales et la Revente des métaux, des matériaux recyclés et des composants.  

[4] ADEME, Opportunité de l’économie circulaire dans le secteur de l’éolien, mai 2015

[5] MTES, MEF, Economie circulaire dans la filière éolienne terrestre en France, mai 2019

About these authors

Jacques-Arthur de Saint Germain

Jacques-Arthur de Saint Germain

Directeur en charge des activités conseil Energy & Utilities - CGI Business Consulting

Jacques-Arthur est directeur au sein du secteur Energy & Utilities chez CGI Business Consulting. Il est responsable du compte TOTAL ainsi que des comptes d’énergies alternatives, Jacques-Arthur a développé sa connaissance des enjeux de l’énergie au sein de différents cabinets de consulting, et pour le ...

Laura Lourdelle

Laura Lourdelle

Consultante pour le secteur Energy & Utilities - CGI Business Consulting

Diplômée de Sciences Po Paris, Laura a travaillé sur des problématiques liées à l’Economie Circulaire et à l’Economie Sociale et Solidaire, dans le secteur énergétique. Désormais consultante Energy & Utilities chez CGI Business Consulting , elle mène des missions et travaux liés à la transition ...

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