J’ai découvert le monde de l’énergie en 1998, quasiment à la fin de mes études. C’était alors un monde de monopoles construit avec brio par les ingénieurs de l’après-guerre, sur un modèle français jacobin. L’énergie était alors une commodité, nous étions des usagers qui profitions d’une énergie centralisée, abondante, sûre, plutôt bon marché. On évoquait tout au plus quelques enjeux de sécurité ou de pollution, Tchernobyl c’était en 1986, déjà loin.

Puis le monde a tourné, et le secteur s’est progressivement transformé. L’Europe a dérégulé les marchés énergétiques, ouvrant à la concurrence les activités de production et de commercialisation d’électricité et de gaz. La sécurité est devenue un enjeu national et global, Fukushima a échelonné de nouvelles priorités. La conscience climatique s’est généralisée, poussant les Européens au « 3*20 » : d’ici 2020, réduire de 20% les émissions de gaz à effet de serre, porter la part des énergies renouvelables à 20% de la consommation (par opposition aux énergies fossiles émettrices de CO2) et réaliser 20% d’économies d’énergie. D’un autre côté, près de 2 milliards d’hommes et femmes n’ont pas accès à l’énergie sur notre planète. Puis, l’activité économique est devenue plus transversale, moins centralisée, en temps réel, portée par l’explosion des nouvelles technologies de l’information, le numérique.

Aujourd’hui, l’énergie est de plus en plus décentralisée, rare, plutôt chère. Nous sommes devenus des clients, qui peuvent produire et consommer de l’énergie de manière locale. Demain, nous pourrions stocker cette énergie, échanger ou vendre nos surplus avec notre voisinage, modifier nos usages énergétiques ou mieux les réduire, en particulier pour se déplacer ou se loger. Certains économistes parlent de Troisième Révolution Industrielle, portée par la conjonction des énergies renouvelables et de l’internet. Tous parlent de transitions énergétiques, de potentielle croissance verte.Energie

A côté de nos champions nationaux, devenus internationaux, de nouveaux acteurs ont fleuri ces dernières années sur les activités de production ou de commercialisation d’énergie. Le numérique est également un formidable terrain de jeu pour l’émergence de jeunes pousses, appelées « CleanTech », on en dénombre plus de 600 en France, certaines estampillées du désormais célèbre label French Tech.

Tour d’horizon d’un secteur devenu « tendance », en transformation, créateur d’emplois, au cœur des enjeux des mondes politiques et économiques actuels.

Plusieurs transitions énergétiques …

L’écosystème énergétique est actuellement en plein mouvement en France et à l’international. Et tout s’accélère, sous l’effet de la transformation numérique. On parle beaucoup de « transition énergétique » pour matérialiser cette évolution,  la réalité est un peu plus complexe, il y a aujourd’hui plusieurs évolutions à appréhender pour bien comprendre ce secteur d’activité. Zoomons sur quatre d’entre elles :

Il y a d’abord et toujours un cadre régulatoire et réglementaire important et primordial à étudier : la loi sur la transition énergétique, adoptée par le Parlement en 2015, les réflexions autour des prix et des tarifs pour valoriser une énergie au bon niveau, tenant compte des investissements à réaliser en particulier autour de la production et de la distribution, dont les installations ont été construites après 1945, sont deux exemples parmi d’autres. L’énergie reste une affaire nationale, avec certaines activités à sécuriser, d’autres à réguler. C’est notamment le cas des réseaux électriques et gaziers en France, l’énergie devant être acheminée partout sur le territoire de manière non discriminatoire. Et puis prendre une décision d’augmentation des tarifs de commercialisation à un moment où près de 6 millions de ménages français sont en situation dite de « précarité énergétique » (c’est-à-dire que l’énergie représente plus de 15% de leur budget mensuel) relève souvent de jeux politiques …

Deuxième évolution, le passage vers un monde plus diversifié en source de production d’énergie, ce que nous appelons le « mix énergétique », mais également en lieux et modes de consommation, en particulier dans les villes avec les énergies renouvelables. Dans plusieurs régions du monde, il est désormais moins cher d’installer du solaire photovoltaïque diffus qu’une centrale de production traditionnelle. La gestion de l’énergie se modifie, passant d’un modèle centralisée, à une gestion locale, à la maille des territoires, décentralisée, de plus en plus en temps court. Le système énergétique est de plus en plus confronté à des problèmes d’équilibrage, d’intermittences.

Troisième évolution, la modification de la gestion du temps est clef pour un acteur du secteur de l’énergie. Traditionnellement, le temps du secteur était de l’ordre de la décennie, c'est-à-dire le temps de construction d’une centrale à charbon ou d’une ligne de haute tension. Aujourd’hui, et les NTIC le permettent, nous sommes de plus en plus dans l’immédiateté, l’échange, le temps réel. Les données de consommation sont relevées dans la journée, voire la demi-heure. Cette gestion du temps multiple, car les deux cohabitent, questionne le fonctionnement intégré des acteurs traditionnels, dans un monde plus malléable, collaboratif, agile.

Enfin, il y a le passage de la vente d’énergie (la molécule, l’électron) à la vente de réduction d’usages autour des postes les plus consommateurs comme le bâtiment, le transport. Cela modifie les modèles d’affaires des acteurs traditionnels, pour tenir compte d’une concurrence multiple, plus ouverte. La question de l’accessibilité aux clients finaux et aux données de consommation est notamment cruciale et doit rester un avantage compétitif pour un EDF ou un ENGIE. L’association avec des organisations malléables type CleanTech est également un axe de réflexion pour définir des nouveaux modèles d’affaires ou technologiques, autour de l’efficacité énergétique.

Comme partout, le consommateur de services énergétiques devient smart, « consomm’acteur », s’invitant dans l’entreprise, utilisant les multiples informations qui viennent à lui, les comparant, optimisant en temps réel sa consommation d’énergie, ou tout autre service associé au sein de son foyer, son entreprise, son quartier. Un consommateur que l’on souhaiterait transformer en « consomm’acteur » pourra potentiellement à terme offrir des services supplémentaires et être rémunéré pour ces services. Le système énergétique est en quelque sorte en train de s’inverser : autrefois on pilotait les centrales en fonction des prévisions de consommation et on est en train de piloter la consommation en fonction des prévisions de centrales. Cela change beaucoup de choses dans les systèmes d’information et cela rebat un certain nombre de cartes sur les modèles économiques.

A propos de l'expert

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Cyril Cortina

Vice-Président Energie & Utilities, Télécommunications et Médias - CGI Business Consulting

A propos de Cyril Cortina A ce titre, il est membre du comité de direction de CGI Business Consulting et assume la responsabilité et le pilotage d’une équipe de 220 consultants en France. Cyril a rejoint CGI Business Consulting ...

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